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 La légende noire espagnole

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MessageSujet: La légende noire espagnole   Ven 31 Déc 2010 - 2:19

Le terme de "légende noire espagnole" désigne la façon dont l'Espagne impériale a été vilipendée par les historiens de divers autres pays, et qui a atteint des proportions à la limite du grotesque. Les accusations contre ce qui était alors la plus grande puissance européenne se sont multipliées : intolérance, obscurantisme, fanatisme etc. Ce sont avant tout les protestants européens qui se sont fait les principaux relais de cette légende, dont la principale victime a été le Roi Philippe II d'Espagne, mais son origine serait plus surement à trouver en Italie. Mais ce mythe n'a plus cours depuis longtemps. Je vais néanmoins le résumer et le confronter à la réalité.

Le contexte

Au cours du XIIIe s, les monarchies espagnoles ont émergée comme de grandes puissances européennes. Le Royaume de Castille était un royaume terrien, peuplé (beaucoup moins que la France bien sur, mais autant que le Royaume d'Angleterre), assez vaste et cohérent (il était décentralisé mais cela posait infiniment moins de problèmes que dans le saint-Empire), même si il souffrait excentrée. Le Royaume d'Aragon était moins peuplé, mais il s'était forgé un véritable empire méditerranéen en contrôlant la Sicile, la Sardaigne, la Corse, et tout le sud de l'Italie. Comme Venise dominait l'est de la mer, l'Aragon en dominait l'ouest. Surtout, les monarchies espagnoles tiraient un immense prestige de leur long combat victorieux contre les Musulmans.

Naturellement, la réunion de toutes les Espagnes sous une même autorité (le couple Isabelle de Castille / Ferdinand d'Aragon : il faut attendre leur mort pour que l'Aragon et la Castille soient réellement unis sous le même souverain. Et il faut attendre le XVIIIe s pour que les deux couronnes soient réunies) à la fin du XVe fait immédiatement de l'Espagne (qui contrôle donc la péninsule ibérique, portugal excepté, et une bonne partie de l'italie et des iles méditerranéennes) la deuxième puissance européenne après la France. Notons qu'elle n'existe pourtant pas officiellement puisque les deux couronnes restent séparées, mais dans le langage courant, on ne s'embarrasse guère de cet artifice. Dès 1525 et la victoire de Charles Quint à Pavie, l'Espagne est la première puissance d'Europe : elle le coeur de l'immense empire de charles, et contrôle désormais les colonies d'Amérique dont l'or vient renflouer les caisses de l'Etat ruiné par les guerres. Mais la France est presque aussi puissante : elle est si peuplée que ses armées sont aussi nombreuses que celles de Charles quint et que ses seuls impôts font rentrer autant d'argent dans ses caisses que l'Espagne n'en gagne au total, même avec l'or des Amériques ! Il faut attendre la victoire de Philippe II sur Henri II lors de la campagne du nord en 1558-59 et surtout les guerres de religion pour que la prépondérance espagnole devienne totale. C'est à partir de là que va se constituer la légende noire...


La légende noire

Dès l'époque de Charles Quint, les moqueries pleuvent, venant surtout d'Italie. Les Italiens de l'époque savent qu'ils sont le grand foyer de civilisation européen et se prennent à considérer les étrangers comme des barbares : les Français qui occupent le nord de l'Italie en sont, mais les Espagnols qui en occupent le sud tout en luttant contre les Français au nord, ne sont pas en reste. De fait, on raille la morgue des Espagnols ("Vous me traitez ainsi ? Moi ? Un illustre gentilhomme ?" "mais qui êtes-vous ?" "je dirige l'équipe chargée de transporter les chandeliers du prince de Benevent"), on les accuse de sémitisme (ce qui, nous le verrons, deviendra un lieu commun qui ne manquera pas de saveur) du fait de leur cohabitation prolongée avec les juifs et les musulmans (qui ont jouit de la "tolérance" espagnole durant des siècles, notamment en Aragon : la politique d'uniformisation religieuse ne date que des rois Catholiques à la fin du XVe s, même si de fait, l'unité religieuse était déjà atteinte en Castille, à de rares exceptions près comme le Royaume de Grenade).

Mais c'est surtout le combat mené par Philippe II contre les protestants qui attise la haine de ceux-ci. Ils vont alors monter un chef-d'oeuvre de propagande, accusant en vrac tous les maux dont seraient coupables l'Espagne : inquisition, colonisation de l'Amérique, fanatisme, tout y passe. LA personne de Philippe II, le "démon du midi" cristallise toutes les attaques. C'est surtout Guillaume d'Orange , le chef de la rebellion contre les espagnols aux Pays-bas qui s' y met. Cet ancien favori de Charles Quint se montre très virulent envers son fils Philippe, notamment dans les années 1570 . Les 3 axes majeurs de son attaque contre le Roi d'Espagne :

- C'est un tyran pervers qui a tué son fils Don Carlos, pratique la bigamie et l'inceste.
- C'est un fanatique qui use de procédés d'autant plus odieux que l'Espagne est le pays le moins catholique d'Europe ("la majorité des Espagnols, singulièrement ceux qui se considèrent comme nobles, sont de la race des maures et des juifs". On retrouve le fameux lieu commun, qui est quelque peu contradictoire avec la thèse selon laquelle les espagnols seraient des racistes).
- C'est un colonisateur sanguinaire.

Cette propagande se diffuse en Allemagne du nord et en Angleterre pour des raisons religieuses. Dans les années 1580 et surtout 1590, on la retrouve en France, chez les membres du parti huguenot (qui à ce moment ne sont pas tous protestants : Henri de Navarre a de très nombreux clients et vassaux catholiques qui lui restent fidèles, sans parlé de ses sujets du sud-ouest qui sont divisés entre les deux confessions) puis du roi Henri IV. Là, il s'agit de railler "ces espagnols, demi-maures et demi-juifs" pour des raisons politiques : depuis longtemps, Philippe II finance la ligue catholique, plus pour alimenter les troubles en France que pour assurer la victoire catholique d'ailleurs. Par conséquent, il supporte les factieux, et demeure le principal ennemi des vrais français. Surtout, à partir de 1588 et la mort d'Henri III, Philippe II - tendant désormais de plus en plus vers la mégalomanie - veut mettre sur le trône de France, l'infante Isabelle, sa fille la plus aimée, au mépris de la loi salique. Il essaie même d'attaquer directement la France de 1590 à 1598 : d'abord en envoyant le duc de Parme libéré les ligueurs assiégés à paris ou Rouen, puis en tentant une vraie invasion de la France.

En réalité, on le voit bien, les principaux relayeurs de la légende noire ont tout intérêt à nuire à l'Espagne puisqu'ils sont tous ennemis de la puissance dominante. Leurs accusations sont claires : l'Espagne pratique le fanatisme religieux en instaurant un tribunal de l'inquisition. Pire, elle serait fondamentalement raciste en instituant les statuts de "Limpieza de sangre" (pureté de sang)... qui dans la réalité sont davantage tolérés qu'institués par l'Etat espagnol qui ne s'y intéresse absolument pas.

Mais la légende noire survit à ces querelles, et on la retrouve encore au XVIIIe s sous la plume des Lumières, surement influencés par les idées diffusées en Europe deux siècles plutôt.

a suivre


Dernière édition par Empereur des Empereurs le Ven 31 Déc 2010 - 9:40, édité 1 fois
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Temudhun Khan
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MessageSujet: Re: La légende noire espagnole   Ven 31 Déc 2010 - 2:43

Très intéressant. J'ai noté quelques coquilles cela-dit, mais vu l'heure de la publication je suppose que la fatigue a dû jouer.

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MessageSujet: Re: La légende noire espagnole   Sam 1 Jan 2011 - 20:39

Il faudrait les signaler alors.

II Analyse

La légende noire a pu se fonder sur des éléments bien réels, mais encore faudrait-il les analyser correctement :

- Tout d'abord, l'intolérance religieuse en générale : elle existe, mais elle est alors la norme dans la plupart des Etats chrétiens et musulmans, où les minorités religieuses sont soit marginalisées soit violemment combattues (il existe des exceptions comme la pologne et d'autres pays d'europe centrale et orientale par exemple). En fait, c'est plutôt la "tolérance" dont l'Espagne a fait preuve jusque dans les années 1480 qui choquait l'europe : les musulmans n'étaient pas tenus de se convertir, les juifs étaient plutôt bien traités (même si des flambées de violence ont eut lieu au XIVe s)... et les autres pays européens reprochaient parfois cela à l'Espagne. L'effort de conversion entrepris par les rois catholiques était une sorte de retour à la normale. Il répondait par ailleurs à celui des souverains musulmans almoravides et almohades qui avaient décidé de convertir de force toutes les populations chrétiennes et juives sous leur autorité (les récalcitrants étant réduits en esclavage).

- L'inquisition : elle peut marquer car il s'agit d'une intolérance institutionnalisée mais il ne faudrait pas la diaboliser. Car, si l'on excepte les années 1480-1500 (2000 morts en dix ans de 1480 à 1490 selon une estimation), l'inquisition était en fait moins sévère dans ses jugements que la majorité des tribunaux civils des pays européens. LE taux de condamnation à mort, qui avait été de 40 % sous les 20 premières années de l'inquisition, n'a pas dépassé les 3 % sur la période allant de 1500 à 1830. On estime donc que le total des morts durant cette période n'a pas dépassé les 5000 (1000 exécutions entre 1530 et 1630, soit dix par ans, ce qui est très peu). Par ailleurs l'inquisition est plus juste en un sens que les tribunaux civils puisqu'elle ne fait pas de distinction entre les classes sociales, elle n'est donc pas si impopulaire que ça. Et pour remettre en cause certaines idées reçues, l'inquisition n'a pas écrasé le protestantisme en Espagne de sorte que celui-ci n'a jamais pu s'y implanter : si le protestantisme n'a guère émergé dans la péninsule ibérique, c'est car l'innovation religieuse ne s'y manifestait pas par la réforme (mais par l'illuminisme ou le mysticisme). Le tribunal de l'inquisition a très peu lutter contre les protestants. Son principal but était de contrôler la vivacité de la foi catholique parmi une population espagnole où vivait un certain nombre de "conversos" (les juifs convertis au christianisme) et de "moriscos" (musulmans convertis) dont la conversion était rarement sincères. l'expulsion des morisques d'Espagnes en 1603, qui touche surtout la couronne d'Aragon et la Grenade, semble régler le problème. Mais au-delà de l'aspect juridictionnel de l'inquisition, il y a tout un ensemble de prérogatives qui relèvent de son contrôle, comme la censure par exemple.

- Les statuts de "limpieza de sangre" (pureté de sang) : ils existaient aussi mais n'étaient exigés que par certaines institutions (et encore, elles faisaient souvent preuve de peu de zèle, et de souplesse) comme les colegios mayores, certaines confréries militaires et certains ordres religieux . Il s'agissait de la nécessité de produire des preuves d'une ascendance purement chrétienne sur plusieurs générations. Assez populaire eux aussi, car ils permettaient à des gens de basse extraction mais pouvant disposer du statut de passer devant des nobles qui n'étaient pas dans ce cas dans les institutions qui exigeaient le statut. Celui-ci n'a jamais été reconnu par l'Etat castillan ou l'Etat aragonais et les rois n'ont jamais hésité, d'ailleurs, à s'entourer de personnes ouvertement d'origine "converso" ou morisque.

a suivre
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